Valérie

Je suis enfin à la maison.

Des maisons, j’en ai compté plusieurs au cours de ma vie.

Chacune d’entre elles a contenu une vie.

Des maisons en forme de deux-pièces avec le roulement et les cris de la ville qui ronflent aux fenêtres où, à travers les murs de papier, s’écrit l’enfilade de vies inconnues ; des maisons de briques et de tuiles plates accrochées à flanc de colline où les bûches de pin craquent dans la cheminée comme une latte de parquet sous le poids d’un fantôme ; des maisons-caravanes jadis posées dans un coin de jardin qui s’éveillent avec gaieté dans les matins tonitruants du poulailler ; des maisons imaginaires entraperçues à travers l’eau profonde du rêve qu’on s’efforce de percer depuis la surface de la conscience, au réveil - demeures évanescentes dans lesquelles je me suis longtemps perdue au cours des nuits, explorant les pièces dérobées et les labyrinthes dissimulés au fond de mon esprit dont je cherchais à ouvrir les portes.

Pourtant je suis enfin à la maison.

Ma maison tangue au cœur des eaux comme un navire : L’Ayguade la contient comme la mer, un esquif.

Ici est ma maison.

La maison enfin gagnée, regagnée, après de multiples vies vécues hors de son monde propre.

Aquatique, elle contemple la mer rouler à ses fenêtres les jours de vent d’Est. Les cris aigus des goélands l’accompagnent en hiver, l’éclat de leurs silhouettes plongeant dans le sillage du soir.

Ici est ma maison, pour ce pin centenaire qui, sur le front de mer, redevient chaque été un nuage vivant, bruissant et agité d’oiseaux en perpétuel mouvement.

Ici est ma maison, voisine du Pêcheur dont les filets sèchent en sentant le large tandis qu’un canapé élimé offre une couche sous les étoiles, la tête vers le levant.

Ici est ma maison, pour les êtres que je croise autour de son cœur battant, ceux qui savent essuyer les chagrins de la vie d’un geste de bonhommie joyeuse et accrochent à leur salut un sourire où crépite une bienveillance complice - merci à eux.

Ici est la maison qui me donne le sentiment d’être rentrée au port.

Elle ne pouvait se tenir qu’ici, à l’extrême limite entre terre et mer, une maison sur la terre ferme offerte à tous les voyages, une maison hésitant encore à devenir bateau.

Je suis Valérie. Je suis la porteuse d’histoire.

Et mon port est L’Ayguade.

J’y vis avec les miens, dans cette rue dont le nom est celui du cheval marin.

En guise d’accueil, L’Ayguade nous a tendu les bras sablonneux de ses berges et de ses rivages. Nos vies se sont tissées avec celles de ce village, elles ont pénétré la composition secrète de son alchimie. Nos voix ont rejoint le chœur de voix qui forme la sienne et nos silhouettes se sont dessinées dans son paysage.

Ici je croise chaque jour de hautes figures qui, d’un regard, déploient autour d’elles leur mythologie anonyme.

Héros mythiques et méconnus.

Ce sont les figures de ce pays.

Hautes en couleurs, rayonnant d’une humanité qui m’émeut.

Ici je dis leur histoire qui est celle de cette terre.

 

 

 

Tony

Je suis né Claude et je suis devenu Tony.

J’ai eu plusieurs noms et j’ai épousé plusieurs vies.

Chacune de ces vies est fruit d’un désir. Une rencontre. Une fuite en avant irrésistible comme un éclat de rire. J’ai grandi dans un pays rude, dont le nom sonne âpre. La Creuse. Un pays de tailleurs de pierre, de tisserands et de paysans. En hiver on y fabrique à la main, dans la froidure des granges, les pavés de Paris et les blocs de granit